Mémoire parachutiste


Nous vivons une époque étrange, où au nom de la sécurité sanitaire ou de la sécurité sociale on prive ceux qui ont assuré notre vraie sécurité des adieux qu'ils méritent.

Le moment auquel j'ai assisté est donc unique.

Il ne saurait exister, bien qu'il ait existé.

Je n'en donnerai ni le jour ni l'heure, ni les présents; sauf moi qui en ai fait partie.


C'est un vieux camarade, qui après avoir servi nos armées comme parachutiste, a su trouver une seconde carrière civile où il a donné le meilleur de lui-même pour continuer à servir les autres. Récemment, il a su que cette seconde carrière était maintenant terminée; et après la retraite militaire, il va enfin avoir une retraite civile, et profiter de sa vie comme il le voudra.


C'est un beau moment, celui où l'ancien vide son placard, range ses souvenirs de bureau, et repense aux anecdotes, aux drames parfois, aux bonheurs souvent, qui ont émaillé sa vie.


De nos jours, un gouvernement magnifique aux capacités gestionnaires mirifiques lui interdit de vivre cela pleinement.

Vacciné ou non, il ne peut partager avec ses camarades ou ses amis un échange alimentaire, voire vinicole, sans être accusé de "mise en danger de la vie d'autrui". Alors, tristement, il a renoncé à toute réception, à tout discours, à toute cérémonie.

"Puisqu'on est fous, puisqu'on est seuls, puisqu'ils sont si nombreux"... il ne restait qu'à partir en silence dans l'oubli.


Mais l'ancien parachutiste a des camarades; moins anciens que lui, mais déterminés.

Alors un beau matin que je ne daterai pas, avant de partir, j'ai entendu une voix qui me demandait de venir pour quelque chose d'urgent, sans préciser quoi.


Ce sont des choses qui arrivent, et il faut savoir y faire face immédiatement.

C'est là, dans un recoin, que je me suis retrouvé.

Avec celui qui s'en va, et avec sur une table, une poignée de choses simples:

Charcuterie, fromage, oignons, et quelques gobelets de carton.

Un vin à l'âge respectable, qui aurait mérité du cristal pour être servi, mais qui n'a eu que le temps de passer de mains en mains pour remplir discrètement les gobelets.


Et j'ai pris ce temps.

Le temps de sourire, le temps de féliciter, le temps d'évoquer le passé, et les souvenirs.

Et soudain, de derrière une armoire, est ressorti un drapeau qui n'était pas un drapeau Français. Emblème d'un autre temps et d'autres lieux.


C'est à cet instant de convivialité que j'ai retrouvé cette mémoire parachutiste qui fait que l'on n'oublie finalement, dans une vie agitée, bien peu de choses.


Un changement chasse l'autre dans notre vie publique et politique.

Chaque nouvel arrivant fait comme si avant lui rien de bon n'avait existé. Comme si avec lui demain tout allait mieux marcher par la magie d'une nouvelle campagne de communication.


Quand on envoie nos troupes quelque part, on ne se contente pas de faire un acte lourd de conséquences vitales dès les premiers morts et les premiers blessés.

On écrit le brouillon d'une page de l'histoire de France.


Ironie du sort, le politicien est souvent oublié, tout comme la masse des militaires du rang.

L'histoire officielle gardera plus facilement en mémoire quelques Armes, quelques unités; quelques chefs, si le sort des combats leur est favorable.


En vérité, il y a aussi les petites histoires, l'histoire officieuse, que les hommes du rang conservent précieusement:

Une ligne verte, une place des martyrs, une résidence des pins, un aéroport, ou parfois une vallée, la Bekka.

Des idées simples; comme la patrie, la gloire, le drapeau..."kullu-nā li-l-waṭan, li-l-ʿulá li-l-ʿalam".


Des années et des années après, pour celui qui y a risqué tout simplement sa vie et qui y a gagné ses premiers galons, rien n'est oublié.

Ni ceux que l'on venait aider, ni ceux qui ont lâchement assassiné.

Avec le drapeau, en octobre, le Drakkar ressort; avec une colère que le temps à rendu froide mais qui n'oubliera jamais les teintes jaunes et vertes du terrorisme assassin.


Propos d'anciens que le mois d'octobre ravive, mémoires d'anciens, certainement.

De nos jours, passé 60 ans on entre au rayon des antiquités.

Ces anciens ne sont pour autant ni morts ni près de mourir.


Avec le temps passé, ils comprennent bien des choses qu'on leur cachait à vingt ans.

Et ils savent bien qui ils défendaient, et qui est toujours l'ennemi.

S'ils ne sont plus au premier rang des défenseurs, ils restent la force morale du pays.

Une force bien vivante, qui sait parler et voter à l'occasion.


Alors au moment de retrouver enfin du temps libre à l'infini, cette parenthèse du départ, entre deux gobelets de carton était un moment aussi utile que nécessaire.


Je dis merci.

Merci à nos anciens, jeunes ou moins jeunes qui gardent cette lucidité pour empêcher que l'on falsifie l'histoire; ou que l'on en vienne par pur opportunisme à rechercher une alliance avec ceux qui ont armé contre nous; ceux qui nous ont si lâchement frappés.


Merci pour m'avoir "à l'improviste" cherché et invité.


"Une belle retraite vaut bien une belle entreprise. Quand on a fait de grands exploits, il en faut mettre la gloire à couvert en se retirant du jeu".

C'est sur ce mot connu du père Jésuite Baltasar GRACIAN que je résumerai mes impressions sur le trésor que représente à mes yeux la mémoire de mes anciens camarades.


Ceux qui savent se souvenir des anciens et les honorer aux moments importants de leur vie sont les vrais hommes de valeur dont toute institution a besoin.

N'oublions rien, ni personne.


Didier CODANI

Shadow on Concrete Wall